L'aGitation dans la BoîTe à outIls - textes
Quand Brel, Ferré et Brassens se lâchaient...
par L’agitation dans la boîte à outils, 30 mai 2010


Le 6 janvier 1969, à l’initiative du magazine Rock & Folk et de RTL, Georges Brassens, Léo Ferré et Jacques Brel sont invités à débattre ensemble [1]. L’interviewer était François-René Cristiani. C’est l’origine des photos célèbres qui les représentent réunis autour d’une table.

L’interview dure un peu plus d’une heure, dont 7 minutes consacrées à parler...des femmes.
L’ambiance est bon vivant, détendue, on se lâche. Vous avez dit sexisme ? Mais non ils rigooolent !

Trente quatre ans après, l’interviewer ne reconnait que pour mieux les excuser les propos misogynes qui avaient été tenus alors : On verra que, revendiquant de penser par eux-mêmes, ils restent rebelles à toute autorité-Ni Dieu ni maître-mais que leurs digressions sur la chose politique peuvent être péremptoires ou confuses. Comme celles sur les femmes, où la misogynie fait plus qu’affleurer : ils la jouent vraie "réunion de mecs" - à peine atténuée par une pincée de second degré [où ça ?]. Un étalage qui aurait tôt fait, aujourd’hui, d’effaroucher le monde du médiatiquement correct. [2]

Traduction : "Venez pas nous casser les c*******, si on a plus le droit de dire c’qu’on veut c’est la dictature." L’idée qu’une chape de plomb politiquement/médiatiquement correcte se serait abattue sur le monde occidental est un air connu qui est issu de la droite américaine des années Reagan...

Si vous avez déjà été énervéE par le sexisme des chansons de Brel, Ferré ou Brassens et que vos amiEs ne voient vraiment pas le problème et vous traitent limite de paranoïaque-hystérique quand vous en discutez (ben oui on touche pas aux idoles comme ça non mais !), ce morceau de franchise mâle pourra vous être utile...


"Quelle place tient la femme dans votre vie ?"

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Ci-dessous : Le même passage, retranscrit.


François-René Cristiani : Quelle place tient la femme dans votre vie ?

[rires]

Brassens : Ah c’est une autre histoire.

Ferré : Je crois qu’on est tous logés à la même enseigne.

Brel : Je crois qu’on a tous les trois répondu.

FRC : en riant, oui.

Brassens : Ah ben la femme c’est un être charmant quand elle s’en donne la peine.
Et pénible quand elle... sans s’en donner la peine.

[rires]

Brel : Moi je crois que la femme c’est quelque chose
qui se donne de toute façon et toujours beaucoup de peine.

[rires]

FRC : pas l’homme ?

Brel : oh, l’homme aussi.

FRC : Qu’est ce que vous appréciez chez une femme ?

Brassens : Ca dépend ce qu’on attend des, des femmes quoi.

[rires]

FRC : Oui justement alors qu’en attendez vous ?

Brel : Ce qu’on espère ou ce qu’on redoute.

FRC : Oui alors qu’en attendez vous, qu’en espérez vous, qu’en redoutez vous ?

Brassens : Ben je crois que c’est tout simple un type rencontre une femme,
il est amoureux d’elle, ça dure deux mois, ça dure deux ans, ça dure vingt ans
et puis c’est tout quoi, c’est comme pour tout le monde. Je crois que là c’est
pareil aussi, vous savez.

FRC : ... mais, est ce que vous pensez qu’elle est capable d’apporter quelque chose d’important à l’homme, l’équilibre, par exemple ?

Ferré : Non !

FRC : Pourquoi ?

Ferré : Parce que.

Brassens : Je pense que nous trois nous sommes des types qui pouvons, sur ce plan-là, nous passer de femme, sur un autre plan, non. Ben sur ce plan, on a besoin de personne, on est en équilibre. A t’on besoin tellement d’équilibre, d’ailleurs, peut être même nous n’en avons pas besoin.

[rires]

Brassens : Non, une femme peut être emmerdante, une femme peut être charmante, ça dépend des quelles ça, vous savez. La femme en général, ça c’est une autre histoire. Je ne crois pas,moi,
de nouveau, je répète toujours le même truc, ça dépend de la femme à laquelle tu as affaire.
Ca dépend de sa nature, de son caractère, des atomes crochus qu’on a avec elle.

FRC : Mais Léo Ferré est beaucoup plus catégorique, il répond "Non", pourquoi ?

Brassens : Enfin moi par galanterie je ne serais pas tout à fait de son avis, mais uniquement par galanterie quoi.

[rires]

Brassens : Mais j’ai jamais été tellement emmerdé par des femmes du reste.

Ferré : Non. Moi, je dis non, , non.Parce que la femme n’a de cesse que n’arrive après la fin de l’amour la tendresse. La tendresse, c’est ce bâtard de l’amour insoutenable qui fout tout par terre et qui moi me rend encore plus seul que tout vous comprenez. La tendresse, c’est la fin du monde quoi. Parce que ça prend...

FRC : C’est une lâcheté ?

Ferré : Non, parce qu’on est chocolat et moi quelqu’un qui est tendre je suis marron, si je suis marron je suis un esclave et si je suis un esclave je suis plus un homme, voilà, c’est tout, vous comprenez. On n’a pas le droit de se foutre dans les pattes d’une bonne femme qui nous tient en laisse, voilà, c’est tout, vous comprenez. C’est tout.

FRC : Jacques Brel ?

Brel : Moi je suis trop jeune pour parler de tout ça.

[rires]

Brassens : Moi je pense que les femmes, c’est comme pour vous, ça dépend de celles qu’on rencontre. Je sais pas s’il faut quand même mettre tout le monde dans le même panier, ça dépend des femmes que l’on peut rencontrer. Je crois que sur le plan de ce que nous faisons, nous n’avons pas tellement besoin des femmes. Nous avons besoin des femmes comme tous les autres d’ailleurs vous savez très bien pourquoi on a besoin des femmes.

FRC : Bien sûr, allons.

Brel : Pour faire le marché

[rires]

Ferré : Vous savez les anarchistes disent pas "ma femme", "ma femme" c’est quelque chose comme "ma pipe", n’est ce pas, ma compagne je trouve ça très noble, n’est ce pas. "Ma compagne", ça a quelque chose de fraternel, quelque chose d’égal, vous comprenez. "Ma femme", c’est possessif, c’est comme "mon mari", c’est possessif aussi.

Brassens : Ah ça c’est bien plus possessif.

Les trois interviewés : Absolument. Encore plus. Tu parles

Brassens : Non mais l’amour est une chose difficile aussi. D’ailleurs vous voyez bien, ça réussit pas tellement à la plupart des gens.

Brel : Mais il y a très peu de gens qui sont faits pour l’amour.

Brassens : La plupart, si on leur en avait pas parlé, ils y auraient même pas pensé.

Brel : c’est une invention de la littérature de la Renaissance.

Brassens : Et puis faut pas oublier quand même que la vie sexuelle a de l’importance aussi chez les individus. C’est même une des choses les plus importantes après la...

Ferré : L’amour c’est une chose instantanée. C’est l’histoire de Verlaine et du Rève familier, ou La passante de Baudelaire. Bon, au fond, l’amour, c’est ça. Il faudrait pouvoir faire l’amour... je dis ça en toute quiétude, sans aucune mauvaise pensée, faire l’amour avec une femme IN-STAN-TANEMENT et ça c’est pas possible et pourtant des fois on en a envie et on a trouvé des gens comme ça. Il vous est arrivé de trouver une fille dans la rue avec qui ont ferait l’amour IMMÉDIATEMENT. Ca c’est pas possible ! Pourquoi, parce qu’il y a dix mille tabous autour de ça. C’est ça à quoi sert la femme. Cette espèce d’autre soeur, la soeur. Avant la mort.

Brel : On est tous les trois beaucoup trop féminins pour apprécier follement les femmes.

FRC : Alors quelle différence entre l’intérêt que vous pouvez porter à une femme et l’intérêt, l’affection que vous portez à des animaux ?

Ferré : Les animaux sont innocents.

[rires]

Brel : Les femmes aussi.

[...]

Ferré : Les animaux sont innocents, les animaux sont à protéger parce que vous pouvez... Vous avez le droit sur votre chat, sur votre chien, sur votre chimpanzé, vous pouvez le tuer comme une mouche personne vous dira rien, vous pouvez pas tuer un enfant, vous allez en taule. Alors l’enfant est protégé. Alors moi les gens ça m’intéresse pas.

Brassens : Alors moi j’aime les animaux parce que j’en ai eu étant p’tit je crois.

Ferré : Oui mais d’accord tu les aimes parce que tu les as aimé étant petit, ça veut rien dire. Il y a des petits qui aiment pas les animaux !

Brassens : Je les ai aimé comme ça parce qu’ils étaient à côté de moi, parce que je les voyais et j’ai continué à en voir.

Brel : Tu es né dans un endroit où il y avait des bêtes tout le temps, voilà, c’est ça.

Brassens : Il y avait des chiens, des chats...

Ferré : Oui mais tu les aimes bien !

Brassens : Bien sûr. Je m’intéresse quand même toujours aux animaux. Je ferais un détour pour pas écraser un hérisson.

FRC : Mais alors c’est quelque chose de plus, de nouveau, de différent de l’intérêt que vous portez à une femme, ou... c’est supérieur...?

Brassens : Je pense pas que ça puisse se comparer.

Brel : C’est pas le même emploi

Brassens : On utilise pas les animaux pour la même chose, enfin non.

[rires]

Brassens : Non, c’est autre chose. C’est un monde quand même très différent, vous voyez.

FRC : Mais vous "utilisez" les femmes ?

Brassens : Non, on n’"utilise" pas les femmes, rhôô, dans l’amour, vous savez, on s’utilise les uns les autres, là, c’est pas...

Ferré : On est toujours exploités par les femmes.

Brel : Oh non, oh non, allez allez

Ferré : Toi qui as une réputation de misogyne...

FRC : vous l’êtes pas misogyne ?

Brel : Oui, je suis relativement misogyne, enfin, oui, enfin, je trouve pas que toutes les femmes exploitent tous les hommes.

Ferré : J’aime bien le relativement. Quand même, explique moi ce que ça veut dire relativement misogyne.

Brassens : Non moi je suis pas du tout misogyne moi je m’en fous une femme me plait elle me plait quoi. Une femme me plait pas elle me plait pas. Ca va pas plus loin. C’est pas un parti pris.

Ferré : Misogyne, c’est pas ne pas aimer une femme, comme ça. Ca veut pas dire ça.

Brassens : Misogyne, c’est le type qui se méfie des femmes.

Brel : Oui, je suis méfiant je crois pas tout le baratin...

Brassens : D’un autre côté, sont elles responsables les femmes ?

Brel : Non, pas du tout ! C’est pour ça que je dis que je ne suis que relativement misogyne. Elles sont élevées comme ça très souvent enfin. Comme nous nous sommes élevés aussi très souvent... Il y a l’amour, cet instinct de propriété qui est quand même développé aussi.

Ferré : Vous savez, moi, je crois que l’homme est un enfant et que la femme n’est pas un enfant, voilà.

[1François-René Cristiani (journaliste), Jean-Pierre Leloir (photographe), Trois hommes dans un salon, Brel, Brassens, Ferré (retranscription de la conversation entre les trois artistes, diffusée sur RTL, le 6 janvier 1969), éd. Fayard/Chorus, 2003

[2Trois hommes dans un salon, déjà cité, p.11





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