L'aGitation dans la BoîTe à outIls - textes
Morts pour la route
Les animaux sacrifiés sur l’autel de la vitesse
par L’agitation dans la boîte à outils, 15 avril 2014


Dans une société pour laquelle la vie animale n'a souvent qu'une valeur utilitaire, savoir combien d'animaux meurent chaque année sur les routes n'est pas une mince affaire.
Les petits animaux, tels les chats, lapins, hérissons, oiseaux, rats, grenouilles, escargots… causent peu de dommages aux véhicules, ce sont des morts qui ne (se) comptent pas, ou peu. Sans même parler des insectes, infiniment plus nombreux encore à mourir pour un culte futile de la vitesse qui ne les concerne pas. Ces derniers auront au mieux droit, en guise d'ultime hommage, au râle d'un automobiliste agacé de devoir encore laver son pare-brise.
Pas d'assurance à solliciter, pas de mort répertoriée. Quand ces petits animaux le sont, c'est le plus souvent par des associations de protection qui font un travail remarquable mais qui n'ont pas nécessairement la capacité d'effectuer des comptages d'envergure. Quelques études ponctuelles font parfois le point sur la mortalité routière d'une espèce, comme le hérisson ou la loutre, mais le suivi est rare. D'où un manque de chiffres solides, problème de taille dans une civilisation fascinée par la magie des statistiques.

Concernant les insectes, il est possible de donner malgré tout quelques indications à partir des conclusions d'une étude menée en 1990-1991 dans les Vosges et dans la région de Fontainebleau :
«66 billions d'insectes peuvent être tués chaque année [en France] par collision avec les voitures. À ce premier chiffre il faut ajouter environ 40 tonnes d'insectes tués et projetés sur les bas côtés. Ce chiffre, compte tenu de la disparition et du renouvellement des cadavres, peut être multiplié par quatre ou cinq pour l'année ce qui représente 120 à 200 tonnes de matière animale déposée annuellement [en France].»1

Pour évoquer le sort des petits animaux, on peut se pencher sur le cas, particulièrement triste, du hérisson. Sa population a fortement décru dans les pays occidentaux entre les années 1950 et les années 2000, sous l'effet conjoint de l'industrialisation de l'agriculture (mécanisation entraînant la suppression des haies, garde-mangers et abris pour le hérisson, couplée à l'introduction des pesticides) et de l'expansion de l'automobile (construction de nouvelles routes, augmentation du nombre de véhicules motorisés). Selon une étude Suisse2 menée en 1982 dans le canton d'Yverdon, les hérissons auraient pour causes principales de mortalité les pesticides (26 %) et le trafic routier (24 %). L'activité humaine multiplierait donc au moins par deux leur taux de mortalité, voire plus si on incluait la destruction de leur habitat dans l'équation ! Une étude menée en Grande-Bretagne3 a constaté que la population de hérissons y déclinait de 5 % par an, et serait menacée d'en disparaître dès 2025.
L'association Le sanctuaire des hérissons, souhaitant répertorier les secteurs les plus dangereux pour cet animal4, a mis à contribution ses membres et sympathisantEs, qui lui ont signalé 2559 décès en France en 20105, dont 2424 hérissons ayant été victimes de la route6. Il est vraisemblable qu'il y ait eu, en réalité, bien plus de hérissons victimes de la route, étant donné qu'il est difficile d'effectuer un comptage exhaustif.

Sangliers, cerfs et chevreuils, ces « bêtes noires » de la route, comme les désigne, par un sinistre retournement, la dépêche du Midi, auront le triste privilège d'avoir une mention de leur « rencontre » le plus souvent fatale dans un formulaire d'indemnisation. Celui-ci permettra par la suite de tenir une comptabilité rigoureuse qui alarmera et poussera à augmenter les quotas de chasse pour « réguler la population », et limiter ainsi les risques encourus par nos amis automobilistes, décidément bien maltraités par la faune et la flore (qui en a cependant de moins en moins les moyens).
Une étude compilant des données couvrant la période 1984-2004 a établi une estimation : en 2004, 16 292 chevreuils, 5 542 sangliers et 1 554 cerfs, soit environ 23 400 « grands animaux » avaient subi une collision, la plupart du temps mortelle, sur les routes de France7. Le Fonds de Garantie Automobile (FGAO), qui a indemnisé entre 2003 et 2010 les automobilistes les ayant percuté, a reçu 42 0008 dossiers en 2008 et plus de 65 000 en 20099. Difficile cependant de savoir si cette augmentation correspond réellement à une hausse de la mortalité routière pour ces animaux sur cette période : l'accroissement constaté pourrait tout autant être le résultat d'une meilleure connaissance du dispositif d'indemnisation par les automobilistes, qui y auraient de plus en plus eu recours, ou celui d'une augmentation de ces populations animales10. En 2008, 19 797 sangliers avaient été percutés, 17 817 chevreuils et 3 959 cerfs11. Soit un taux de collisions (mortelles pour la plupart) respectivement de 1,97 %, 0,89 % et de 2,32 % ! La mortalité routière est plus élevée pendant la période de chasse (octobre à janvier) ou de reproduction (avril et mai)12.
Afin d'obtenir une représentation parlante des impacts de la mortalité routière sur les populations animales, nous avons exprimé le nombre d'animaux tués sur la route en France en équivalent population française (epf), autrement dit, quand les données étaient disponibles, nous avons calculé ce que donnerait le taux de mortalité routière des animaux, rapporté à la population française arrondie à 70 millions d'individus.
En France, en 2008, la circulation de véhicules a donc percuté, mortellement le plus souvent:

Le FGAO n'indemnisant plus, depuis 2010, que les dommages matériels causés par un animal domestique dont le « propriétaire » n’est pas assuré, « seulement » 4 289 collisions avec la faune sauvage ont été indemnisées en 201113, l'espèce des animaux en question n'est en revanche pas mentionnée : vaches, chiens… ?

Ce recensement macabre ne serait pas complet si nous oubliions un autre animal de grande taille, l'humain. Selon la Fédération Routière Internationale, 14 millions d'individus sont morts suite à un accident routier, depuis 196314 dans le monde ! Précision utile : avant les années 1990, moins de 100 pays fournissaient des données…
En France, en 1996, 36 204 individus ont été gravement blessés et 8 540 autres sont morts dans les 30 jours suivant le choc15. En 2011, ils étaient toujours respectivement 29 679 et 3 963. Sur la décennie 1996-2006, toujours dans l'hexagone, 43 813 humains, l'équivalent de la population de Sète, sont morts pour la route...









Notes

1Jean-Pierre Chambon, La mortalité des insectes liée à la circulation automobile, Insectes - Cahiers de l'O.P.I.E. , 88, 1er trimestre 1993, pp. 2 - 4. [Télécharger]

2 BERTHOUD G. , Contribution à la biologie du hérisson (Erinaceus europaeus L) et application à sa protection, Thèse de Doctorat ès Sciences, Université de Neuchatel, Suisse, 1982.

6 le fort taux de mortalité routière que ces chiffres semblent indiquer s'explique probablement par le fait qu'il est plus facile d'observer un hérisson immobile sur la route que sur un espace moins dégagé

7 V. Vignon, H. Barbarreau, 2008, Collisions entre véhicules et ongulés sauvages : quel coût économique ?, Faune sauvage no 279 : 31-35 (5 pages, 17 références) ; étude menée en 2005 par l’ONCFS avec l’OGÉ (Office de Génie Écologique) [Télécharger].

8 « En 2008, Michel Merlet, responsable des dossiers d'indemnisation au FGA, a enregistré 25.888 accidents (664 corporels, 24.924 matériels). Mais ce chiffre, a-t-il précisé, pourrait dépasser la barre des 30.000 puisque les automobilistes accidentés disposent de six mois pour faire leur déclaration.» http://www.leparisien.fr… , article du 4 février 2009.

Ce qui expliquerait la différence constatée entre ces chiffres, repris sur plusieurs sites internet, et ceux qui ont été publiés ultérieurement par la FGAO, décomptant 42 000 dossiers reçus en 2008.

10 «Les populations de grand gibier [sic] (cervidés, sangliers) "continuent à suivre une courbe ascendante" sur le territoire, indique l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). On [estimait en 2008] à 1 million le nombre de sangliers sur le territoire français, contre 250.000 [dix ans plus tôt]. La population des chevreuils atteint quant à elle près de deux millions de têtes, en forte progression également. Quant aux cerfs et aux biches, ils sont passés de 40.000 en 1985 à 170.000 en 2008. Une prolifération due notamment, selon l’ONCFS, à des conditions climatiques plus douces et à la tempête de 1999 qui a couché des pans entiers de forêts qui ont servi de "réserves" au gibier. Un gibier [re-sic] qui pourrait bien se multiplier encore après le passage de la tempête Klaus en 2009».
http://www.buvettedesalpages.be/2009/02/…

11Estimation basée sur la répartition des collisions par espèce (voir annexe) en 2008 fournie par le Fonds de Garantie, rapportée au nombre de sangliers percutés la même année (19797, même source). Ce qui donne un total de 49492 collisions en 2008, et 17817 chevreuils, 3959 cerfs percutés. La note ci-dessus donnant les populations de cerfs (170 000), de chevreuils (2000000) et de sangliers (1000000) en France en 2008, on peut calculer leur taux de mortalité routière.

16LAGRANGE C. 1994 Le Règne Animal – Volume 4 Ed. Little Big Man, Frédéric Rideau, p. 985-1008

17TESTER U. 1988 Igel – Teil 2 – Sind Igel Bedroht ? Wildbiol. Beil. Wildtiere 1 (34) : 1-7

18ANDEREGG R. 1980 Schweizerische Wildbiologische Untersuchungen Igel - Männchen leben gefährlich Wildbiol. Beil. Wildtiere 6 (5) : 1-3

19REICHHOLF J. 1983 Nehmen die Strassenverkehrverluste EinFluss auf die Bestandsentwicklung des Ingels (Erinaceus europaeus) ? Spixiana 6 (1) :87-91

20MOSLER-BERGER C. 1985 Igel Wildbiol. Beil Wildtiere 1 (25) : 1-8

21 V. Vignon, H. Barbarreau, 2008, déjà cité.





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