L'aGitation dans la BoîTe à outIls - textes
MilitantEs subalternes
par adrien, 26 mai 2014


Le militantisme, dans sa forme aliénante, est un système basé sur la culpabilisation (de celleux qui en font moins), la pression à l’engagement total (le boulot militant n’est par définition jamais terminé) et l’injonction à ne pas trop exercer son esprit critique, surtout si celui ci amène à remettre en cause les évidences partagées dans le milieu.
Tout ceci se combine avec les rapports de domination (sexisme, racisme, classisme…) qui restent bien présents dans ces milieux (comme ailleurs, d’ailleurs), d’autant plus qu’une croyance voudrait qu’ils en soient exemptés.





Ce militantisme aliéné se maintient et se renforce par un processus d’exclusion/inclusion :

Processus d’exclusion : les personnes dont la légitimité à faire partie du groupe apparait douteuse (qui y seront mal à l’aise de ce fait), celles qui aiment conserver une distance critique vis-à-vis des actions et des idées et celles qui souhaitent agir à leur rythme, sans obéir aux injonctions à en faire toujours plus seront moins bien vues, recevront un accueil plus froid, seront subtilement (ou pas) dévalorisées, ce qui entraîne au bout d’un certain temps un dégoût certain des actions militantes, d’ailleurs souvent répétitives et peu motivantes en elles-mêmes, s’il n’y a pas à côté le plaisir d’être dans un rapport de sympathie avec les autres militantEs. Ce dégoût renforce la baisse du rythme, ce qui entraîne à son tour une dévalorisation voire un rejet plus grand, etc.

Processus d’inclusion : si on est à l’aise, légitime, dans le groupe, qu’on plonge sans trop y regarder dans l’action et qu’on ne discute pas trop les idées majoritaires, qu’on est prêtE à se donner a fond, alors on aura un bon accueil, une certaine valorisation, relative au réseau, à l’ancienneté et aux actions menées. En retour, cette valorisation/intégration, plaisante en elle-même, amène une sensation de légitimité, rend les actions plus agréables, et pousse à en faire toujours plus (pour être toujours plus à l’aise et valoriséE).

À partir de là, trois principaux profils vont émerger : les excluEs, les pionNEs et les chefFEs.

L’exclusion sans doute la plus importante, et la plus invisible, c’est l’exclusion a priori, autrement dit, le fait de ne pas se percevoir comme légitime de faire partie de tel ou tel groupe politique. Une ambiance machiste, raciste, etc, peut légitimement décourager à l’avance les femmes, les raciséEs, etc. Les plus persévérantEs, celleux qui tentent l’expérience se retrouvent souvent face à une alternative peu enviable : tenter de « changer les choses de l’intérieur », se confronter aux rapports de pouvoir en place tout en compensant sa légitimité amoindrie par un surcroit de travail militant (ce qui revient souvent, malgré tout, à être excluE à moyen terme), ou fermer les yeux sur ces « dysfonctionnements » et devenir, la plupart du temps, unE pionNE.

Pour devenir unE pionNE, il est nécessaire d’être dans le déni (dans certains groupes, c’est même le discours officiel) ou la légitimation des chefferies, et de suivre le mouvement sans les remettre en cause. Parfois le réveil est brutal et on rentre alors dans une spirale d’exclusion telle que décrite précédemment. Mais il survient rarement, car le militantisme offre tant de gratifications morales (sensation de supériorité face aux moins militantEs, sens donné à sa vie…) que le critiquer est d’un coût psychique bien trop élevé, sans parler du coût social, avec la peur de l’isolement en arrière-plan.

La chefferie, quant à elle, est d’accès beaucoup plus facile si on est un homme blanc hétérosexuel, etc (sauf dans les groupes non mixtes bien entendu). Elle se base beaucoup sur la capacité à être centralE dans un réseau, à diffuser l’info et à mettre les autres personnes en contact. Il est important de ne pas être trop inhibéE pour être chefFE, de garder contact avec un nombre impressionnant de personnes et d’impulser régulièrement des actions. Les chefFEs ont le droit d’être critiques, leur engagement total (en tout cas mis en scène comme tel) leur confère une dose de légitimité difficilement ébranlable, qui leur donne assez facilement le dernier mot en cas de contestation : «  comment peux-tu te permettre de me critiquer, ou d’être critique sur une action, alors que je me donne à 100 % et pas toi ?  ».





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