L'aGitation dans la BoîTe à outIls - textes
Ne nous laissons pas enfumer
dans les locaux associatifs et militants
par Philippe Maurice, 23 décembre 2013


Dans les lieux associatifs que je fréquente, le fait s’impose en général de lui-même, ici, on fume, et c’est comme ça. On n’en discute pas vraiment. Parfois, et ça part d’une bonne intention, la question de savoir si la clope dérange est posée avant une réunion. Mais, sous des aspects respectueux, le simple fait de poser cette question dans un groupe majoritairement fumeur fait peser une certaine pression sur la personne qui osera répondre «  oui  », et « brimera » ainsi les autres. La question vise plus à autoriser la cigarette de façon consensuelle qu’à la refuser, puisque le parti-pris, c’est : «  on voudrait fumer, qui est contre  ?  ». Je pense que l’attitude la plus inclusive et respectueuse serait de ne pas fumer dans tous les lieux fermés militants, étant donné que la frustration de ne pas pouvoir fumer est bien moins nocive que l’imposition de cette pollution.
Anonyme

La clope fait partie du paysage de nombreux milieux militants et associatifs, au point qu’elle s’impose fréquemment dans les locaux collectifs. Quand les non-fumeurs et les non-fumeuses s’y retrouvent en minorité, il leur est difficile de se faire entendre. Le but de ce texte est de donner du poids à toutes les personnes, fumeuses ou non (certainEs d’entre nous fument), qui pensent que respirer un air pollué n’est pas une fatalité et qui refusent de se laisser enfumer (littéralement  !) par ces normes toxiques.
Beaucoup accueilleront avec surprise et agacement le fait qu’on puisse passer du temps sur cette question en apparence si fumeuse, alors que tant de combats plus « sérieux » restent à mener. Pour nous, l’imposition de la clope dans des locaux collectifs fermés n’est pas anecdotique, mais le révélateur d’un malaise plus profond : là où l’air enfumé est la règle, même dans les milieux qui valorisent tant, en parole, la solidarité et l’entraide, les habitudes cancérigènes des unEs passent avant la santé des autres.


Un polluant industriel

La fumée de tabac est un mélange complexe de plusieurs milliers de substances cancérogènes pour certaines d’entre elles ou suspectées de l’être pour d’autres. Les risques liés au tabagisme sont maintenant bien connus, et on sait que la fumée de tabac présente également un danger réel pour les non-fumeur[euse]s qui y sont exposé[e]s. Selon une étude faite par l’EPA [Environnemental Protection Agency], le tabagisme passif serait responsable d’environ 3000 morts par cancer du poumon chaque année chez les non-fumeur[euse]s aux États-Unis. La fumée du tabac a de plus la particularité de potentialiser les effets cancérogènes des autres polluants [issus entre autres de peintures toxiques, moquettes douteuses, bois traités et colles chimiques].
Georges Méar, Nos maisons nous empoisonnent, terre vivante, 2003, p.44.

Malgré la nocivité avérée du tabagisme passif en milieu clos, la cigarette continue de faire partie du paysage de lieux qui n’ont ni pour vocation, a priori, à accueillir exclusivement des fumeurs et fumeuses, ni à refuser les asthmatiques et toutes les personnes qui ne veulent ou ne peuvent pas respirer de cet air-là. Cette exclusion de fait est inacceptable.
Comment peut-on seulement la justifier ? Comment en est-on arrivé à ce que ce soient les personnes qui refusent cette situation aberrante qui soient stigmatisées comme étant intolérantes, ascétiques, voire fascistes ?


Comment la publicité a fait de la clope un symbole de liberté

La liberté de respirer un air à peu près correct
n’est-elle pas plus primordiale que la liberté de fumer ?

Socrate

Ce n’est sûrement pas sans lien avec la capacité étonnante de l’industrie à créer et nous refourguer des produits, comme la clope, hier parfaitement inutiles, et demain, complètement nécessaires, évidents. Le plus fort étant de parvenir à faire passer, à grand renfort de pub, cette opération de mise en dépendance pour une forme d’émancipation, d’en faire le symbole de notre liberté individuelle. Pour mesurer le chemin parcouru, rappelons qu’au début du XXème siècle, la clope peine à concurrencer le cigare et le tabac à chiquer. Elle n’en deviendra pas moins, au cours du siècle, un accessoire indispensable, fondu dans le quotidien.

Les stratégies marketing utilisées pour nous faire fumer sont bien connues. Prenons l’exemple de la conquête du marché féminin par les cigarettiers. Au début des années 1920, les femmes étasuniennes restaient étrangères à ce nouveau mode de consommation masculin qu’était alors la clope. C’est là qu’est intervenu Edward Bernays, le premier à avoir développé les «  public relations  », techniques de manipulation des populations utilisant les mass-medias, ou, pour le dire autrement, la propagande moderne. Consulté par les cigarettiers, il mit au point une campagne visant à faire fumer les femmes. Comme le rappelle Normand Baillargeon, il instrumentalisa une manifestation féministe qui avait lieu en 1929, pendant le dimanche de Pâques à New York en y faisant défiler au premier rang des actrices payées pour fumer ostensiblement et déclarer : «  ce sont les torches de la liberté  ». Coup habile, quand on sait qu’il était effectivement très mal vu pour une femme de fumer dans l’espace public dans l’Amérique des années 20. Quelques années plus tard, de nombreuses femmes étasuniennes s’étaient mises à fumer.
Les campagnes de promotion ultérieures ont lourdement renforcé l’association entre liberté individuelle et cigarette, comme en témoigne à la légendaire figure, indépendante et solitaire, du cow-boy Marlboro. Une publicité permanente, plus insidieuse encore, a été assurée par les studios de cinéma qui ont associé la clope à une attitude virile, décontractée ou rebelle, contribuant d’autant à l’envie de fumer, comme le montrent les études consacrées à ce sujet (voir le chapitre consacré à la cigarette dans TV lobotomie, de Michel Desmurget). En fRance, la loi qui a banni dès 2008 la cigarette des espaces fermés des bars, restos, discothèques… a renforcé cette aura de «  rébellion  », certaines personnes sont même allées jusqu’à parler de «  résistance  » pour qualifier le fait de continuer à imposer la clope dans leurs espaces collectifs fermés. Le ridicule ne tue pas, ce qui n’est pas le cas, malheureusement, du tabagisme passif.


Consommer, c’est réaliser sa liberté

C’est une inversion de sens spectaculaire, un oxymore orwellien, qu’ont réussi les publicitaires. C’est un sacré tour de force d’être parvenu à associer la liberté et l’indépendance à un produit superflu, pour lequel un nouveau besoin a été crée de toutes pièces, massivement consumé par la population adulte, créant une dépendance rapide, et partant littéralement en fumée, ce qui oblige à le racheter à l’infini, nous enchaînant un peu plus au salariat. La clope est un «  nouveau besoin  » crée sur mesure par et pour le capital. Tout ceci ne serait malgré tout pas si envahissant pour l’entourage si la liberté de consommer des produits industriels n’était pas un dogme dans nos sociétés. Toute limite à la consommation peut être vue comme une contrainte insupportable, d’où la difficulté de faire sortir les fumeurs et fumeuses des lieux collectifs couverts.


Consommation égoïste ou préservation des biens communs


Le droit à enfumer les autres, c’est le droit du plus fort.

Spartacus

Pour autant, s’il y a bien parmi les fumeurs et fumeuses des G.W.Bush en puissance pour qui leur façon de fumer n’est pas négociable, et pour qui toute limitation de ce «  droit  » est une résurgence du fascisme, ces énergumènes sont, nous l’espérons, une minorité en voie de disparition. La majorité des personnes qui fument à l’intérieur des locaux militants ou associatifs fermés ne souhaite pas nécessairement imposer la cigarette, et peut, si cette habitude se trouve remise en question, soutenir les personnes qui refusent de se laisser enfumer. Du moins, nous l’espérons. Il est temps de faire des espaces collectifs des lieux réellement solidaires, et de valoriser le respect mutuel plutôt qu’une attitude qui fait «  cool  ». Autant dire que ce n’est pas une mince affaire. On l’aura compris, le but ici n’est pas de mener une campagne hygiéniste pour empêcher les fumeurs et les fumeuses de fumer, mais simplement de rendre certains lieux plus inclusifs et plus vivables, parce que nous croyons que l’accès aux biens communs vitaux, comme l’air que nous respirons, est bien plus précieux que la liberté de consommer des pacotilles industrielles.





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