L'aGitation dans la BoîTe à outIls - textes
Contre la voie du milieu
par adrien, 2 septembre 2012


« […] l’idéologie de nos petits-bourgeois-brechtiens s’impose à tous comme une évidence. Fille des lieux communs, proférés avec conviction, et de la « force tranquille », elle contamine le monde. Elle est le culte simplet du juste milieu. Pondérée en tout, elle cherche, et y parvient, à éradiquer le désir, la violence des passions afin de pouvoir glorifier en toute quiétude la modération. Cet acharnement obsessionnel de « ne pas se prendre la tête » est sa bannière, son cri de ralliement. Il incarne véritablement le moyen comme fin. Dans cette disposition d’esprit, qui est aussi et surtout une façon de tenir en équilibre entre le désir de rien et l’envie de tout, ne penser qu’à soi, rien qu’à soi et uniquement à soi, devient une forme de revendication frénétique. Laquelle ne peut se diluer que dans une vénération de « la posture ». Son échec n’en sera évidemment que plus pathétique pour un sujet bouffi de narcissisme. » [1]

Il faut savoir éviter les excès.
Il faut assumer ses contradictions.
La pondération est la voie de la sagesse.
Les extrêmes se rejoignent.

Une clôture mentale a été construite. Quand ? Difficile à dire. Mais le résultat est là, nos imaginaires et nos actes sont enfermés dans un champ de taille moyenne, muni d’une barrière juste haute comme il faut et suffisamment électrifiée pour vous faire mal, mais pas assez pour vous tuer, parce que point trop n’en faut. La plupart des individus ne se rendront jamais compte qu’ils sont dans ce petit espace, et qu’ils ne peuvent pas en sortir. Celle ou celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes, comme le disait à peu de choses près Rosa Luxembourg.

Rien de neuf là-dedans, rien qui n’ait déjà été dit, dénoncé des millions de fois. Mais peut être que ça vaut le coup de rabâcher. Parce que la pensée du juste milieu est redoutable, séduisante et qu’elle fait des ravages même chez les personnes qui la subissent sur certains plans de leurs vies. Qui peut s’opposer au bon sens apparent ? Au quotidien, nos actes les plus banals sont cernés par des limites physiques basses et hautes. Par exemple, si ma vitesse à vélo n’est pas suffisante, je tombe, si elle est excessive, je me fatigue vite. Respecter certaines limites matérielles n’est pas pour me déplaire, et s’impose même, dans notre société dopée à la croissance qui nous envoie dans un mur dramatiquement proche.

Il est assez paradoxal, voire ignoble, que la même société puisse à la fois produire une idéologie du toujours plus sur le plan physique, et du juste milieu sur le plan politique. C’est comme si le Titanic (oui bon, l’image n’est pas vraiment originale...) fonçait sur un iceberg, et que la barre du bateau était bridée de sorte à ce qu’on ne puisse pas tourner assez pour éviter le bloc de glace.

Quand bien même nous vivrions collectivement dans le respect des limites physiques, le passage d’une bonne gestion des ressources à une idéologie du juste milieu en tout ne va pas de soi. Il y a là une arnaque profonde, une confusion volontaire entre l’immobilité politique et la vertu, entre le carcan et la sagesse. Cette idée reçue permet de discréditer tout ce qui sort un peu trop du rang, par la seule accusation d’extrémisme, ou d’intégrisme, accusations censées se suffire à elles-mêmes. Et elles s’y suffisent souvent, tant il est difficile de se faire entendre face au sens commun et aux idées reçues.

Tous les mouvements qui dérangent vraiment l’ordre établi sur un ou plusieurs de ses aspects ont eu à souffrir de ces étiquettes infamantes dans une société nourrie au juste milieu : féminisme, anticolonialisme, écologie radicale, mouvements contre l’hétéronorme, décroissance, anarchisme, antispécisme...

Un double fossé redoutable attend au tournant toute personne qui milite, ou qui est simplement révoltée par un ou plusieurs aspects de ce monde :
1) Cherchez à rendre vos actes cohérents par rapport à vos idées, ne vous reposez pas sur de fausses évidences, et creusez toujours plus les questions qui vous interpellent, vous serez qualifiéE d’extrémiste, d’intégriste, et autres noms d’oiseaux.
2) RepousséE par une telle perspective, vous cherchez à ménager la chèvre et le chou, ou vous vous trouvez dans une situation matérielle qui rend difficile d’agir selon vos idées : on taxera votre démarche d’incohérence [2], ce qui est une façon habile d’interdire toute sortie du moule commun, puisque par définition, commencer à se poser des questions et à changer sa vie, c’est, au départ, être dans un entre-deux nécessairement peu cohérent, vu l’immensité du chantier qui s’ouvre alors.

Le piège du duo incohérence-extrémisme agit comme une véritable police de la pensée, qui fait peser un maximum d’injonctions contradictoires sur les personnes qui contestent tout ou partie de cette société. Rendre inconfortable la position de critique permet de maintenir comme plus désirable le milieu, et agit comme un frein sur l’évolution sociale. Se rendre complice de cet enfermement, quand on est soi-même en lutte, c’est se tirer, par ricochet, une balle dans le pied, c’est faire preuve d’un attachement idiot à un sens commun qui nous constitue en troupeau bien gardé.

La rhétorique du ni-ni [3] est un autre piège utilisé par les tenantEs du juste milieu. Elle permet de poser le sujet qui la développe comme un sage cerné par deux extrêmes souvent caricaturés et manipulés pour les besoins du moment. Très utile pour faire passer pour modérées des pratiques inacceptables.
Une petite illustration : admettons une société où un tiers des gens n’ont tué personne, un autre tiers ont tué une personne, et un dernier tiers deux personnes. Techniquement, si j’ai tué une personne, je me retrouve au milieu des pratiques de cette société. Ni non-meurtrier, ni meurtrier de deux personnes. Est ce pour autant juste de tuer une personne ?
Il est quand même symptomatique que le simple fait de se positionner au milieu de deux positions (une déformation de la thèse-antithèse scolaire ?) soit paré de toutes les vertus. C’est la marque d’une société où la tiédeur fait office de politique, où il est de bon ton de renvoyer dos à dos les idées qui tranchent avec le ronronnement télévisuel, où la certitude de ne pas être le plus extrême permet de rester protégé dans le cocon intellectuel des idées majoritaires. Ça donne bonne contenance dans les éditoriaux ou au moment du dessert, et permet de se prendre pour quelqu’un qui réfléchit, sans risquer grand-chose.

Pour ces raisons, il est plutôt rassurant d’être parfois traitéE d’extrémiste et d’intégriste. Si les racines d’une idée sont justes, elle doit pouvoir être poussée jusqu’à ses conséquences logiques et pratiques, sans craindre de l’avoir poussée trop loin :
il n’y aura jamais trop d’égalité entre les femmes et les hommes, d’égalité entre toutes les classes, de libération animale, etc. Les gens qui prétendent le contraire sont des partisanEs du statu quo, ou des adversaires plus ou moins déguisés de l’idée dont ils critiquent les excès. Inversement, toute oppression sera toujours insupportable. Il n’y a pas de degré acceptable de l’oppression. L’idéologie du juste milieu montre ici son absurdité politique et morale : aurait-il fallu au XIXe garder un peu d’esclavage, au nom de la modération  ?

[1Jean Luc Debry, Tous propriétaires ! Du triomphe des classes moyennes, Homnispheres, 2008, p.56.

[2Une très bonne illustration des discours qu’on étend de la part de gens qui se contrefoutent de vos idées et luttes mais vont quand même s’ériger en gardienNEs de votre cohérence  : http://insolente0veggie.over-blog.c...

[3Critique (entre autres) de l’utilisation de l’argumentaire du juste milieu par Caroline Fourest :
« Retour de flamme ». Quand Sainte-Caroline-de-la-Gauche défend le troisième âge lepéniste, Pierre Tévanian http://lmsi.net/Retour-de-flamme#nh2





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