L'aGitation dans la BoîTe à outIls - textes
Quelle place pour les excuses dans nos vies ?
par adrien, 19 décembre 2012


L’envie d’écrire ce texte part d’un constat assez tristement banal : il existe une difficulté à présenter ses excuses qui semble généralisée, y compris dans les milieux où on se veut plus conscientE et politiséE.

Pour ma part, les excuses, comme pas mal d’autres outils relationnels un peu démodés, ne sont pas seulement un code désuet destiné à fabriquer des enfants sages, mais surtout la première étape d’un changement relationnel, d’une prise de conscience, et l’expression d’une volonté de changement de la part des personnes en situation de produire des comportements oppressants. Bien entendu, ce n’est pas suffisant, comme en témoignent les personnes vivant avec un conjoint violent qui, une fois « défoulé », ne manquera pas de venir s’excuser, maintenant ainsi sa victime sous sa coupe.

Pas suffisant, mais nécessaire pour que je me démarque de mes comportements oppressants et que je cesse de les reproduire à l’infini. Nécessaire si je veux mettre les rapports de pouvoirs à plat, en faire un état des lieux et reconnaître les situations d’oppression.

Difficile de se démarquer des rapports de pouvoir sans les rendre visibles.

Un rapport de pouvoir ne se perpétue pas par magie : la personne qui oppresse doit produire une série d’actes pour que ce rapport se maintienne. Ça ne veut pas dire pour autant que les personnes qui dominent sont nécessairement conscientes de l’étendue de cette domination, et de ses effets.
Pour cette raison, il est fondamental de rendre visibles les rapports de pouvoirs, d’écouter les paroles des personnes opprimées pour quitter le point de vue dominant (dans les deux sens du terme) et commencer à mesurer l’étendue des dommages subis.

On ne peut pas espérer stopper les dynamiques de pouvoirs sans en réparer les conséquences.

Ne serait ce que parce que symboliquement, réparer les conséquences des rapports de pouvoir veut dire que ces rapports ne sont pas une fatalité, un fait de Nature douloureux et inévitable, mais des faits sociaux susceptibles d’être changés.
Par sens basique d’une certaine justice, il est aussi nécessaire de considérer que les « dépassements » de la personne dominante doivent être réparés par un « remplacement ». C’est aller au bout de la logique qui considère que les rapports de pouvoir sont matériels, qu’ils produisent des effets concrets, que par un effet de vases communicants, ils font régresser certaines choses chez la personne dominée à mesure qu’ils font progresser certaines autres choses chez la personne dominante. Il y a bien accaparement, vol.

Commencer à traiter un rapport de pouvoir comme une chose néfaste qui doit être bloquée et réparée, c’est fragiliser d’avance les rapports de pouvoirs futurs, c’est lancer un « effet domino » qui soumet à la critique et délégitime potentiellement toutes les anciennes hiérarchies.
Il y a des chances que ce soit entre autres pour ces raisons que peu de groupes reconnaissent les rapports de pouvoir en leur sein, redoutant plus ou moins consciemment l’étendue de la critique qui pourrait ainsi devenir légitime, la rupture que ça suppose dans un un certain train-train plus ou moins confortable....

Un premier pas vers la réparation des conséquences d’un rapport de pouvoir : s’excuser.

Bien sûr, ce n’est qu’un premier pas symbolique, qui peut ne pas coûter bien cher et ne pas amener de conséquences futures. Pour autant, il y a dans le rituel de l’excuse quelque chose en trois temps qui me semble intéressant : admettre les faits passés (et ne pas les minimiser), s’en excuser dans le moment présent et implicitement ou explicitement, s’engager par là à ne pas le refaire dans le futur.
Bref, accepter, pour la personne qui a lésé l’autre de se positionner d’une façon pas confortable, admettre la légitimité des critiques, et se désolidariser de son moi-opprimant.
Sans cette désolidarisation, qui donne l’occasion d’envisager un Moi moins narcissique et de se décrocher (un peu) de ces rapports de pouvoirs, des rapports plus égalitaires ne peuvent pas être envisagés.

Alors pourquoi est ce que ça pourrait être simple et ça l’est pas ?
Pourquoi est ce que ça a l’air de coûter tant à certaines personnes de faire des excuses ?

Quelques pistes :

Nos premières excuses sont souvent produites sous la contrainte d’une autorité qui nous domine (famille, institution scolaire...), dans ce contexte, refuser de s’excuser peut aussi vouloir dire refuser ce rapport contraint. Par la suite, ça peut être vécu comme infantilisant de s’excuser et ramener à de vieux rapports de pouvoirs dans lesquels l’excuse a pu être vécue sous le mode de la honte-soumission qui n’a rien à voir avec la recherche de rapports égalitaires dont on parlait juste avant.

Le chef n’a jamais tort. Pour des personnes qui veulent dominer, le fait de s’excuser c’est précisément descendre de cette position, la compromettre (ce qui est bien le but visé) ce qu’elles ne veulent pas.
Ces personnes préféreront, dans ce cas :
user de mauvaise foi : « je ne t’ai pas coupé la parole, c’est toi qui t’arrêtes systématiquement au milieu de tes phrases ! »
mentir : « non, ça ne s’est pas du tout passé comme ça, tu es complètement parano ! »
rendre symétriques des choses qui ne le sont pas : « oui, je t’ai cassé la tête, mais avant, tu m’avais regardé d’une manière pas très sympa... »
...et plein d’autres procédés qui font s’arracher les cheveux...

Dans les sociétés occidentales, la question des excuses nous renvoie, peut être, plus ou moins consciemment, au concept chrétien de « faute », de « péché ». Vu l’omniprésence de ces concepts dans la religion catholique, ce ne serait pas étonnant...
D’où un vocabulaire symptomatique, qui, dès qu’on aborde la question de la reconnaissance des torts, la traduit en termes de repentance (un exemple assez fameux de la part d’un fonctionnaire de l’Etat qui a acquis une certaine notoriété) ou d’autoflagellation. Déformé de cette manière, ça donne tout de suite moins envie.

La logique managériale nous pousse à nous montrer sous notre meilleur jour, à nous montrer battantEs [1] et pleinEs de projets . Faire ses excuses, c’est aller à l’envers de cette logique, c’est admettre quelque chose dont on ne peut pas être fierE, et admettre un certain échec. En ce qui concerne plus précisément la politique, c’est aussi accepter de quitter une image de « super-militantE » indéboulonnable et purE, et redescendre au niveau du commun des mortels, ces gens qui font parfois des choses qui peuvent leur être reprochées et qui ne sont pas parfaitEs.
C’est admettre qu’on n’est pas l’avant garde, qu’on peut porter en nous des choses qui nous empêchent d’avancer vers les idéaux auxquels on croit (fort).

[1je salue ici les habituéEs des entretiens de Pôle emploi, du RSA, d’embauche et de toutes ces situations qui contribuent à rendre la vie plus douce et agréable...





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